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Conférence / Recherche
Le 10 mai 2022
Saint-Martin-d'Hères - Domaine universitaire
Intervention d'Olga Davydova-Minguet qui portera sur les enjeux mémoriels de la frontière russo-finlandaise dans le sillage de la guerre en Ukraine. Cette conférence s'inscrit dans les activités de l'axe transversal Migrations, frontières et relations internationales.
Dans l'une de ses récentes interventions, le sociologue russe Grigori Ioudine a avancé que le soutien des Russes à l'agression de la Russie en Ukraine trouve ses racines, entre autres, dans le ressentiment post-soviétique et un sentiment de victimisation. La construction de l'image d'une Russie victime de l'« Occident » s'est opérée progressivement dès les années 1990, mais s'est intensifiée tout particulièrement au cours des années 2010 dans le contexte des « guerres de mémoire » l'opposant aux États baltes, aux pays d'Europe centrale et orientale ainsi qu'aux anciennes républiques soviétiques, telle l'Ukraine. Si la Finlande est restée à l'écart de ces conflits mémoriels, plusieurs tensions latentes autour de la mémoire sont en train d'évoluer vers une logique de confrontation.
Cette présentation analyse la manière dont les camps de concentration mis en place par l'administration militaire finlandaise durant la Seconde Guerre mondiale figurent dans la mémoire publique de la république russe de Carélie. Ces camps étaient destinés à la population dite « non nationale » (notamment russe) durant l'occupation de la Carélie par l'administration militaire finlandaise entre 1941 et 1944. Environ la moitié de la population restée dans la république après les évacuations de l'automne 1941 n'appartenait pas aux ethnies que les occupants considéraient comme proches des Finlandais, telles que les Caréliens et les Vepses. Durant l'occupation, quelque 24 000 Russes furent internés et environ 4 000 périrent dans ces camps. Après la guerre, les camps de concentration et leurs détenus tombèrent dans l'oubli au sein de la mémoire publique officielle ; le premier mémorial ne fut érigé que vingt-cinq ans plus tard. Durant l'époque soviétique, cette mémoire demeura toutefois « périphérique », tout comme l'image de la Finlande en tant que puissance occupante.
À l'époque post-soviétique, cette mémoire est devenue un atout pour l'organisation des anciens prisonniers mineurs des camps. En rendant visible la mémoire des camps de concentration finlandais dans la ville de Petrozavodsk, l'organisation a pris part à « l'économie morale post-soviétique de la culpabilité et de la dette » (Zhurzhenko 2018). Elle s'est opposée aux réformes sociales néolibérales en mettant en avant les souffrances de ses membres en tant que victimes à la fois du fascisme (assimilant par là même les Finlandais aux fascistes) et de l'État soviétique puis russe (qui ne reconnaissait pas leur « exploit de survie » durant la guerre). Depuis 2014, cette mémoire a pénétré les espaces et lieux officiels contrôlés par l'État, tels que les musées, les expositions et les médias alignés sur la ligne gouvernementale. En 2017, un mémorial imposant dédié aux victimes des camps de concentration a été érigé dans le cimetière où elles avaient été inhumées ; en 2019, un film sur les enfants des camps est sorti, et le décor utilisé pour le tournage a par la suite été installé dans un village de Carélie pour servir de centre éducatif pour enfants. À travers ces initiatives, la « propriété » de cette mémoire a glissé de l'organisation des anciens prisonniers mineurs vers les acteurs porteurs de la politique mémorielle de l'État, laquelle présente la Russie et les Russes non seulement comme des vainqueurs, mais aussi comme des victimes.
Date
de 14h00 à 16h00
Localisation
Saint-Martin-d'Hères - Domaine universitaire
Salle G203 (bâtiment Stendhal)
Contacts
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