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Un ouvrage de Caroline Pross

Mis à jour le 2 avril 2015

Cette grande étude paraît deux ans après la disparition prématurée de Caroline Pross (1971-2011), une germaniste à l’œuvre déjà foisonnante.

A l’instar d’essais classiques d’histoire littéraire, comme le Biedermeierzeit (1971-1972) de Friedrich Sengle ou l’inachevé Empfindsamkeit de Gerhard Sauder (1974-1980), ce livre analyse une notion abstraite définissant une époque culturelle, ici surtout littéraire, et du point de vue d’une germaniste. On notera qu’une deuxième notion (frühe Moderne, « première modernité », « modernité précoce »), souvent mentionnée dans le texte, est citée dans le titre. L’étude part en effet d’un phénomène international pour en analyser une version allemande doublement décalée, dans le temps, puisque plus tardive qu’en France, Scandinavie et Russie, et dans l’espace, puisqu’elle se concentre sur les grandes villes culturelles de l’Empire allemand Berlin et Munich, en jouant un rôle plus marginal à Vienne. Après les chapitres « théoriques » (état des recherches, narrativité, relations du discours littéraire aux autres discours, « scientifique » et médiatique notamment), l’auteur commence par le passeur Max Nordau (1849-1923), médecin hongrois, qui vécut à Berlin, puis à Paris, dénonçant la dégénérescence de la culture de son époque. Cette dénonciation aboutit à une transvaluation, une notion en soi négative étant variée dans un sens plus positif, la décadence devenant une sorte de résistance élitiste à la médiocrité des temps (Gerhard Ouckama Knoop, Hermann Conradi, Johannes Schlaf), voire – long chapitre consacré au roman Les Buddenbrooks (1901) – le constat de l’extinction d’une certaine bourgeoisie allemande. L’avant-dernier chapitre consacré à Eduard von Keyserling montre combien l’appréhension décadentiste du monde, toute de subtilité, de sensibilité, voire d’esthétisme, est ambivalente, consciente de sa fragilité, de sa disparition programmée – mais aussi de sa valeur, de sa supériorité. Le livre se conclut sur La Montagne magique, livre « de l’adieu », dans lequel – mais en 1924 – Thomas Mann nomme le point de fuite de cette société finissante du décadentisme : la guerre de 1914-1918. Un livre qui présente un phénomène bien connu (et pour cause !) en France, aussi dans sa dimension internationale – mais peut-être moins connu dans sa dimension allemande, « décalée ». La bibliographie, fournie, permettra au spécialiste français de se faire une idée de la recherche allemande sur ce sujet. Au total, un mouvement fragile qui n’aura, le livre l’indique lui-même, marqué l’histoire littéraire de l’Allemagne qu’en tant que passage vers autre chose, soit dans la biographie des individus, soit dans l’histoire politique et culturelle du continent. Cet « autre chose », semble suggérer le livre, c’est le grand roman « réaliste » allemand reconnu sur le plan international, à savoir Les Buddenbrooks et La Montagne magique. Le lecteur attentif pourra poursuivre cette réflexion : la « décadence », en tant qu’elle représente aussi une résistance impuissante à la naissance d’un monde brutal, l’instauration de l’ordre prussien dans le premier roman, la guerre de 1914-1918 et ses lourdes conséquences dans le second, n’est-elle pas plus proche de nous qu’on le penserait a priori ? D’un autre côté cependant, la virulence manifestée au début du XXe siècle par Maximilian Harden ou Heinrich Mann à l’égard de Guillaume II, de ses poésies, de son entourage homosexuel, ne pourrait-elle pas signifier que la décadence devient, comme l’athéisme à l’époque des grands conflits religieux, un argument passe-partout ? Autant de réflexions que ce livre a le grand mérite de susciter et de nourrir. François Genton.
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Infos +

Caroline Pross, Dekadenz. Studien zu einer großen Erzählung der frühen Moderne. Göttingen, Wallstein, 2013, 436 p. ISBN 9783835312012
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