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Heine/Marx. Révolution, libéralisme, démocratie et communisme

Mis à jour le 25 février 2015

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Auteur(s)
Lucien Calvié
Prix
15,00 euros
Paru le
1 avril 2014
Références
978-2-916942-38-4
Type
Livre

Résumé

Le fondateur du CERAAC au sein de l’ILCEA (1985) et de la revue "Chroniques allemandes", vient de publier une nouvelle étude sur l’histoire politique et intellectuelle de l’Allemagne au XIXe siècle. Une réflexion des plus actuelles...

Description

Dans une polémique qui l’a récemment opposé à Jean-François Perrin au sujet de l’Oberman de Senancour, Pierre Bayard disait de certains essais que « l’ennui qu’ils dégagent » n’en est pas une « conséquence secondaire », mais la « motivation », et qu’à bien y regarder, ces textes n’obéiraient « pas seulement à une intention scientifique, mais à celle, plus secrète, d’ennuyer le lecteur » .

Ce n’est certes pas là, de toute évidence, l’intention de Lucien Calvié dans son Heine/Marx, en lequel l’éditeur uzessois Inclinaison a su reconnaître, selon les critères mêmes qui définissent sa politique éditoriale, un ouvrage s’inscrivant avec détermination dans une « perspective d’attachement à l’esprit républicain et au bien commun ». S’agissant des « motivations » profondes, quoique nullement « secrètes », qui en ont inspiré la rédaction, c’est, bien plutôt, d’un souci d’être compris, mieux, suivant les termes mêmes de l’auteur, d’une volonté de professer « haut et clair » ses conceptions, qu’il y a lieu de parler. Avec une « constance » qu’il reconnaît la plus belle qualité de Heine – son auteur fétiche –, l’auteur de Le renard et les raisins (1989) reprend ici en grande partie à nouveaux frais, pour les approfondir et corriger sans nul « artifice de rédaction » ce qu’elles avaient de possiblement « erroné », ou du moins de trop timidement proclamé, des thèses – en particulier sur la « longue négligence du marxisme à l’égard d’une démocratie révolutionnaire liée au ‘modèle’ de 1789 », c’est-à-dire d’une révolution « unissant la totalité du peuple (...) par-delà l’antagonisme (...) entre le prolétariat et la bourgeoisie capitaliste » – qu’il défend depuis l’époque pionnière où, membre d’un « contingent français envoyé à Dusseldorf », le jeune normalien participait au congrès Heine organisé en 1972 dans la ville natale du poète (voir l’entame du chapitre premier). Il entre peut-être un peu de narcissisme dans cette intrication décomplexée du propos académique et du récit d’éducation. Lucien Calvié confesse d’ailleurs une blessure de cet ordre lorsqu’il s’attriste de ce que n’ait été ni « vraiment » contestée, ni approuvée – peut-être parce qu’elle n’est plus depuis longtemps une hypothèse, mais presque une idée reçue –, son « hypothèse (...) d’une filiation discrète, voire clandestine, mais d’autant plus forte, de Hegel à Marx ». Reste que cette intrication répond – et bellement – à l’une des définitions possibles de l’essai : ni ouvrage d’érudition – quoique s’y trouvent aussi de savantes considérations, sur la réception de Ruge par Balibar ou Bottigelli, par exemple –, ni, bien sûr, recueil d’anecdotes personnelles, mais quelque chose de foncièrement hybride – sans nulle connotation péjorative –, d’essentiellement vivant et d’ouvert à tous les vents. L’Italien Moravia et son roman Le Mépris se trouvent ainsi assez longuement convoqués par l’Occitan Calvié pour en appeler au bon sens ou « sens commun », « originellement méditerranéen », de « l’humiliation » (Vaysse) que Kant aurait fait subir à la raison. Quelque chose de vivant, donc, et d’où ne sont exclus ni la malice – comme en témoigne le graffiti servant d’exergue à l’ouvrage : « Althusser à quoi ? Althusser à rien. » –, ni le calembour (Ruge qualifié de « rugueux »), ni le grossissement du trait, ni même la « provocation », laquelle culmine en conclusion dans la thèse osée selon laquelle Stalingrad confirmerait le pronostic heinéen d’une « alliance positive du communisme et du bonapartisme »...

Mais ce n’est pas là tout. On portera au crédit de l’ouvrage, dans la mesure même où il se veut essai – et l’est, exemplairement –, un usage très parcimonieux de la note de bas de page. Celles-ci sont peu nombreuses, remarquablement équilibrées d’un chapitre à l’autre (11 dans le chapitre I, 13 dans le chapitre II, 11 dans le chapitre III, 14 dans le chapitre IV, 10 dans le chapitre V, 8 dans le chapitre VI), strictement référentielles et peu fournies, à l’exception de la toute première, qui offre un utile état des lieux bibliographique – lui-même succinct – sur le rapport Heine/Marx. Le style de Lucien Calvié participe lui aussi de l’essai en ce qu’il requiert une lecture cursive. Y invitent à la fois la longueur des phrases, parfois excessive, la souveraine désinvolture qui fait l’auteur ne pas craindre les répétitions – tout spécialement à propos de la misère allemande, maintes fois qualifiée de « tristement répétitive » – ni corriger le premier jet (« classifications laborieusement élaborées »). Le revers de ce style qui, à ces divers égards, emprunte à l’oralité et se signale par sa verve, me paraît être un recours trop systématique à l’incise (exemple caricatural p. 49). Souvent aussi s’observe une tendance à vouloir dire trop de choses en trop peu d’espace, d’où, parfois, des phrases excessivement synthétiques, qui alourdissent quelque peu ce qu’a d’incontestablement très enlevé l’essai considéré dans son ensemble. J’ai regretté aussi, de la part d’un auteur qui vitupère à juste raison « l’inflation générale de l’usage des superlatifs dans (...) certains cercles intellectuels ou universitaires », et dont tout le propos, sur le fond, est de jeter les bases d’une réflexion qui permette, à raison même de sa grande profondeur historique, de réaccoler les mots « libéralisme » et « jacobin », la concession à l’esprit du temps que représente, en particulier, l’abus de l’antéposition (exemple caricatural p. 79 : « Ruge, le très germaniquement sérieux, plutôt rugueux, peu humoristique et assez rigoriste animateur des Annales allemandes »). Des choix de traduction discutables (« völkisch » traduit par « populiste ») et des synonymisations aventureuses (« Auflösung » rapproché de et presque confondu avec la fameuse « Aufhebung », p. 64) peuvent aussi fournir matière à critique, et Calvié ne se surveille peut-être pas tout à fait assez, à mon sens, quand il parle de « blocage sur 89 », ni n’échappe entièrement au flou (qu’est-ce qu’une « Allemagne politiquement négative » ?), ni même au jargon quand on lui voit risquer « dépassement irréconciliable » (71) ou « ciel récessif » (pour rétrograde ou régressif ?). Les répétitions factuelles (par exemple sur la différence d’âge entre Heine et Marx) laissent à penser que l’essai « recycle » en partie des développements antérieurs, en particulier, supposé-je – peut-être à tort –, dans les chapitres II et III qui « situent Heine et Marx à l’intérieur de l’hégélianisme critique et de ses différentes ruptures internes, autour de la fascination pour un 1789 ‘rejoué’ en 1830 ».

Défaut véniel, cependant, en comparaison de cette – rare – qualité qui consiste, de la part de l’auteur, à mettre en relation son objet d’étude avec notre actualité récente, voire brûlante. L’introduction laisse ainsi entrevoir qu’au principe même de l’ouvrage existe la volonté de combattre l’idée, défendue par certains au sujet de la réunification, d’une « heureuse absence de révolution démocratique en Allemagne ». Et de manière quasi prophétique, la toute fin de la conclusion fait un parallèle entre Eltsine et la volonté de Poutine d’« établir une forme (...) renouvelée d’étatisme, voire d’impérialisme ‘grand-russe’ »... Vivant, le livre l’est aussi et surtout grâce au mouvement qui lui est imprimé : l’hypothèse de départ d’une proximité de Heine et Marx fait place à l’idée que prévalent finalement les « écarts », « en particulier » sur ces deux « points de divergence importants et, dans une certaine mesure, liés entre eux » que sont, d’une part, le bonapartisme (Napoléon Ier et Napoléon III) et la question nationale – « point aveugle », selon Calvié, « dans la théorie de Marx comme, à sa suite, dans le marxisme lui-même » –, et, d’autre part, le libéralisme révolutionnaire français et « cette ‘science de la liberté’ qui paraît aller avec, alors qu’elle ne paraît être, chez Marx, qu’une des nombreuses formes – à côté du jacobinisme ‘terroriste’ de 1793-1794, de la référence et de l’imagerie antiquisantes sous la Révolution et l’Empire, du parlementarisme libéral ou de ce que le marxisme réunira sous l’appellation générale de ‘libertés formelles’ – de ce qu’il tient, globalement, pour une ‘illusion du politique’ ». La mise en évidence de ces écarts, « au fil des chapitres successifs », donne à l’auteur l’occasion de procéder à plusieurs mises au point. Il nous est donné à entendre que l’idéalisme n’est pas là où on le suppose d’ordinaire, mais plutôt du côté de Marx et de sa « fuite », après 1848 et avec Le Capital, « hors du politique », dans un « idéalisme philosophique à fonction compensatoire » comme « nouvelle variante », insiste Calvié par référence à son livre Le renard et les raisins. La Révolution française et les intellectuels allemands.1789-1845 (1989), des « nombreuses variations allemandes sur la fable bien connue du renard affamé et des raisins mûrs et séduisants ». Nous sommes invités à réfléchir à ce que comporte de « réalisme » la pensée de Hegel (réalisme sur lequel Calvié passe néanmoins un peu vite, au lieu de quoi l’on trouve une assez longue digression sur ce qui en figure l’exact contrepoint, à savoir « l’idéal antiquisant de l’harmonie à la fois esthétique et politique »). Nous comprenons enfin qu’Althusser, en négligeant – ou en laissant à d’autres (Auguste Cornu) – le soin de brosser un tableau « pourtant nécessaire » de la misère allemande, n’a pas vu que celle-ci avait engendré parmi les penseurs allemands du politique une véritable « inflation du radicalisme idéologique ». Ce ne sont là que trois des idées-for du livre, qui n’en manque pas – moins sur Marx que sur Heine, nous a-t-il semblé, de qui Calvié souligne à diverses reprises les positions « équilibrée[s] », « assez peu souvent signalée[s] par les chercheurs ». Elles en sont néanmoins représentatives en ce qu’elles se donnent pour ce qu’elles sont, à savoir des thèses, ainsi qu’il sied, là encore, au genre de l’essai, et non comme des résultats de recherche qui prétendraient à la non-falsifiabilité.

Mais il serait dommage de ne pas donner, pour finir, une idée tant soit peu précise de l’architecture de ce riche et passionnant ouvrage. Il suffira, pour cela, de se reporter à la conclusion, où l’auteur lui-même présente, mieux que nous ne saurions faire, l’objectif assigné à chacun des six chapitres qui composent le livre.

Informations complémentaires

Format : 210 x 140
Nombre de page(s) : 192

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